À Mme Sibeth N’diaye : Merci de rendre la femme noire visible et d’inspirer les générations futures

Personnalité connue du paysage politique français, Sibeth N’Diaye a été propulsée sur les devants de la scène après l’élection du président de la république française, élection à laquelle elle a contribué en tant que conseillère en communication. Cette dernière faisait partie de la garde rapprochée du président français depuis un long moment, ce qui rend sa nomination en tant que secrétaire d’État auprès du Premier ministre et porte-parole du gouvernement parfaitement cohérente.

Cela n’a cependant pas empêché plusieurs de croire au poisson d’avril lorsque sa nomination a été annoncée le 1er avril dernier par le gouvernement français. Il est difficile d’isoler sa couleur de peau noire et le fait qu’elle soit une femme, des motivations de ses détracteurs qui se sont démarqués par la futilité et l’insignifiance de leurs commentaires. On a parlé de sa coupe afro, de son style vestimentaire, et de pleins autres sujets qui n’ont tout simplement aucun lien avec ses compétences pour la mission qui lui a été confiée.

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En tant que femme noire,  j’ai ressenti naturellement beaucoup de fierté après l’annonce de sa nomination. C’est une responsabilité très importante et on compte en général très peu de femmes noires au sein des grandes instances décisionnelles.La rareté de ces opportunités pour les femmes noires fait que lorsque l’une d’entre nous réussit à se hisser au sein de ces sphères, le traitement médiatique dont elle fait l’objet nous offre une opportunité unique d’analyser la perception que la société a de nous. Il s’agit d’un exercice nécéssaire, voir vital, puisqu’il nous permettra d’anticiper les flèches qui nous seront envoyées et de mieux nous positionner pour réussir dans un monde hostile.

Ne vous méprenez pas, il est très fréquent que des femmes, quelque soit leur origines, soit réduites à leur physique, même lorsqu’elles occupent des postes de responsabilité . Cependant, si les autres femmes dans des situations similaires ont droit à des commentaires essentiellement réducteurs puisqu’elles sont beaucoup plus que leurs physiques, rien n’égale la violence des attaques et insultes dont sont victimes les femmes noires, quelque soit leur statut social. Avec la libéralisation sans précédent de la parole sur les médias sociaux, le mal ne fait qu’empirer. Le 18 décembre 2018, Amnesty International publiait une étude qui révélait que les femmes noires était disproportionnellement attaquées sur le réseau social Twitter comparativement aux femmes des autres communautés :

« Nous avons constaté que, même si les abus visaient les femmes de tout le spectre politique, les femmes de couleur étaient beaucoup plus susceptibles d’être touchées et les femmes noires étaient ciblées de manière disproportionnée. » affirmait Milena Marin, conseillère principale pour la recherche tactique au sein d’Amnesty International.

Aucune difficulté croire cette étude vu le traitement infligé à Mme Sibeth N’Diaye et à beaucoup d’autres femmes noires qui l’ont précédé. Qui ne se souvient pas des multiples attaques dirigées contre l’ex première dame des États-Unis, Michelle Obama, attaques qui provenaient parfois même de personnalités publiques et de « journalistes » américains. Ainsi, une ancienne mairesse américaine proférait des insultes raciales graves contre elle, en la comparant à un « singe sur des hauts talons ». Christiane Taubira, ancienne ministre de la justice et garde des sceaux de la France a également eu droit à son lot d’attaques raciales et sexistes alors qu’elle occupait ses fonctions politiques, en étant comparée à de plusieurs reprises à un animal.

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Dans le monde du sport et du divertissement on pourrait aussi citer l’acharnement constant dont sont victimes des femmes noires comme Serena Williams, qui a été par exemple caricaturée comme étant un véritable monstre par un « journal » connu, ou même la jeune chanteuse franco-malienne Aya Nakamura qui est constamment victime de commentaires disgracieux qui la traitent de laide ou de trop masculine.

Lorsque des femmes noires qui ont atteint à un moment donné le sommet dans leurs disciplines, qui sont dans une position de privilège sont traitées publiquement avec si peu d’égard, nous avons le devoir de nous questionner sur le traitement qui sera réservé aux femmes noires ordinaires, sans défenses dans la société moderne.

Malheureusement, beaucoup de femmes noires semblent avoir intégré en elles-mêmes, les attaques dégradantes dont elles font l’objet. Ce n’est point surprenant puisque depuis le jeune âge, nous sommes confrontées à ces images négatives de nous même, au point où certaines d’entre nous deviennent leurs propres ennemies en développant un complexe d’infériorité. D’où l’importance et la nécessité de modèles positifs comme Sibeth N’Diaye, Serena Williams, Michelle Obama ou même Aya Nakamura.

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Mme Christiane Taubira que j’avais mentionnée plus haut avait d’ailleurs fait remarquer avec beaucoup d’émotions, l’impact que le traitement médiatique des femmes noires en général avait sur les petites filles noires. Invitée sur un plateau pour une entrevue, elle s’était retrouvée dans une position où il lui était demandé d’émettre des commentaires sur les attaques dont elle avait été victime, après lui avoir fait visionner une sorte de « récapitulatif » de ces attaques. Observez un peu l’ironie de la chose : Une personne qui est constamment attaquée publiquement sur des fondements racistes ou sexistes, est invitée sur un plateau pour réagir là-dessus, et on lui prépare même un petit récapitulatif, histoire de lui rafraîchir la mémoire au cas où elle aurait oublié tout cela. Cette dernière s’est indignée à juste titre en faisant donc rappel de la violence psychologique que ces images représentaient pour des fillettes, des jeunes filles et jeunes femmes noires.

Nous avons donc en tant que femmes noires encore plus d’efforts à faire pour nous accepter tel que nous sommes : accepter nos cheveux crépus, accepter notre peau noire et toutes les autres caractéristiques physiques liées à notre phénotype. Cependant, s’accepter tel qu’on est ne vient avec aucune garantie que le reste du monde le fera. Il faut se préparer à recevoir des commentaires négatifs. Parfois, voir même souvent, ces commentaires négatifs viennent de personnes noires comme nous, ce qui est d’autant plus troublant. Par exemple, plus les cheveux sont frisés, crépus, plus ils seront vus comme moches, bizarres et non professionnels. C’est probablement ce qui explique l’avalanche de commentaires négatifs qui s’est abattue sur Sibeth N’Diaye après que sa nomination eut été officialisée. Comment ose-t-elle se montrer à la face du monde, telle qu’elle est, avec son teint noir, son style vestimentaire bien à elle et sa coupe afro, ses cheveux crépus. Pour comble de l’insulte, elle n’occupera pas un rôle d’arrière-scène. Porte-parole du gouvernement, vous vous en rendez compte? Nous serons obligés de la voir au quotidien, sur nos écrans. Non c’est trop! C’est de cette façon qu’il faut interpréter toutes ces attaques. Elles ne sont pas nécessairement dirigées contre Sibeth N’Diaye personnellement. Que savent-ils d’elle après tout? Non, elles sont dirigées contre ce qu’elle représente. Et n’importe laquelle d’entre nous aurait pu incarner ce qu’elle représente aux yeux de ses détracteurs.

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Oui, il faut le dire ce n’est pas la première fois qu’une femme noire causera de la gêne et de l’inconfort parce qu’elle est à une position où on ne l’attend pas, qu’on essaie de la mettre dans l’ombre parce que son apparence dérange, pire encore, qu’on lui demande de changer son apparence pour être mieux acceptée.  Toutes ces barrières qui compromettent la visibilité et la valorisation des femmes noires rendent leurs réussites encore plus admirables.

La chanteuse franco-malienne Aya Nakamura en est un bon exemple. Après quelques années de carrière seulement, elle a réussi à s’imposer en France, en Europe et à l’international comme l’une des plus grands artistes de sa génération. Cette année, elle était citée par le magazine Forbes, comme faisant partie des 30 jeunes de moins de 30 ans les plus influents au monde. Son ascension n’a pas été de tout repos cependant. Cette dernière a d’ailleurs partagé à plusieurs reprises qu’avant qu’elle ne connaisse le succès, un directeur de maison de disque lui avait offert de s’éclaircir la peau si elle voulait avoir du succès. Pression à laquelle elle n’a d’ailleurs pas cédé si on regarde son beau teint ébène : « Je ne veux pas me plaindre, mais je ne vais pas mentir non plus, ça a été très dur pour moi d’arriver où j’en suis et c’est dur d’être une femme noire dans cette industrie. Les gens me demandaient de blanchir ma peau ou de porter du fond de teint clair pour essayer de plaire à plus de monde, mais cela ne m’a pas stoppé. Je ne veux pas être une victime » a t-elle avoué dans une entrevue.

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Ce genre de situation ne se produit pas uniquement dans des domaines où l’apparence physique est importante pour faire des gains.

En 2018, Olivette Otele, une universitaire d’origine camerounaise devenait la première femme noire à être professeure d’histoire au Royaume-Uni et la première femme noire a occuper la présidence d’une chaire d’histoire au Royaume-Uni. Elle déclarait au sujet de sa nomination, qu’elle espérait que cela : « ouvrira la porte à de nombreuses femmes qui travaillent dur, et plus particulièrement aux femmes noires dans le monde universitaire ». Il y a quelques jours justement elle partageait à travers une série de tweets,  une expérience qu’elle avait vécu récemment :

« L’année dernière j’avais été approchée pour une émission télévisée mais ma participation a été annulée par la suite. La raison évoquée : Nos auditeurs ne sont pas habitués à des personnes comme vous. J’ai insisté un peu pour savoir si la couleur était un enjeu (ce dont je me doutais un peu). Soulagée, l’assistante m’a expliqué que les personnes « à peau moins noire » étaient préférées par les auditeurs pour les documentaires. Ils ont ajouté par la suite, après avoir profité de mon savoir pour des informations, qu’ils avaient déjà travaillé avec quelqu’un d’autre. Je ne me suis pas vexée parce que je sais que je suis noire et belle mais le fait que des jeunes filles ne voient pas des personnes qui leurs ressemblent à la télé peut être vraiment dommageable pour elles. »

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Il est important de créer un environnement plus sain pour l’épanouissement des femmes noires et nous sommes malheureusement nos meilleures et parfois seules alliées. Être nos propres alliées passe par l’acceptation de nous même, sans compromis. L’acception de notre couleur de peau, l’acceptation de notre texture de cheveux, l’acceptation de nos traits qui nous rendent uniques. Les générations futures nous diront merci.

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